Dan Brown en 32 leçons
Pour les gens qui doutent de leur talent ou qui n’ont pas le temps de passer dix ans à écrire le livre de l’année, rappelons quelques recettes de Dan Brown. Leçon n° 1 : ne pas désespérer. Vous pourriez être le prochain Dan Brown. Bien sûr, la probabilité que vous le soyez est faible, très faible même, voire pratiquement nulle, mais si vous n’y croyez pas vous-même, ne comptez pas sur un éditeur pour le croire à votre place. Vous êtes un garçon normal et heureux, issu d’une famille équilibrée ? Pas de problème, Dan aussi. Un peu moins maintenant, après le succès planétaire de son livre, mais ne vous découragez pas si vous êtes affreusement banal. C’est votre livre qui doit plaire, pas vous ni votre vie. Leçon n°2 : Faites comme lui. Il se lève à 4h du matin pour profiter des premières heures du jour ? Il utilise un sablier pour savoir quand il doit faire une série de pompes ou d’abdominaux pour s’aérer l’esprit ? Il s’accroche la tête en bas comme une chauve-souris en glissant ses pieds dans des bottes collées au plafond pour voir la vie sous un autre angle? Comme lui, je vous dis. Au pire, vous y gagnerez un ventre plat. Leçon n° 3 : créez une maison de disque et sortez un CD de musique animalière pour enfants. Vous n’êtes pas musicien ? Peu importe, lui non plus. Bon, d’accord, il n’était pas mauvais, on lui reconnaissait un certain talent de compositeur, mais puisque le but final c’est d’écrire un best-seller, on s’en fout que votre CD ne vaille pas un clou. Leçon n° 4. Votre femme. Elle doit vous porter à bout de bras, gérer votre carrière, radios, télés, elle doit être partout. Si ce n’est pas le cas, changez-en. Leçon n° 5 : n’écrivez jamais de livres d’humour. JA-MAIS. Dans en a écrit deux, qu’il s’est empressé de renier. Tous les journalistes qui ont eu le mauvais goût de le lui rappeler sont désormais sur sa liste noire. Dans un curriculum vitae d’auteur à succès, l’humour c’est comme une chaude-pisse : un accident de jeunesse. Leçon n° 6 : mangez des bonbons au sirop d’érable. Pour Dan, la fabrication d’un bon livre ressemble à celle des bonbons au sirop d’érable : de la sève de l’arbre on extrait l’essence, par évaporation successive. Si vous habitez au Canada, allez dans une cabane à sucre avec votre manuscrit, sinon sucez des bonbons en écrivant. Leçon n° 7 : faites un usage immodéré de la touche « supprimer » de votre ordinateur. Au minimum, vous devez effacer 90% de ce que vous écrivez. Pour vous, je sais, ça pose un problème : 10% de pas grand-chose, votre production du jour, c’est peu. Un conseil : commencez votre journée par recopier neuf pages de l’annuaire téléphonique, puis écrivez votre page quotidienne. Dan sera content et vous aussi. Leçon n° 8 : arrêtez de vous prendre pour un écrivain. On parle business, ici, pas littérature. Leçon n° 9 : le cadre. Evitez le pôle Nord. Vos lecteurs n’ont pas envie d’y aller, Dan en a fait l’amère expérience avec l’un de ses livres. Si Léonard de Vinci avait vécu au pôle nord, jamais le livre de Dan ne se serait aussi bien vendu. Conseil : téléphonez aux agences de voyage pour identifier les destinations à la mode avant de vous lancer dans l’écriture de votre prochain livre. Leçon n° 10 : méfiez-vous d’internet. Dan est formel : internet, c’est tout et n’importe quoi. Si ce n’est pas faux, c’est inepte. Faites comme les saumons, remontez le courant pour vous abreuver à la source, même s’il vous faut apprendre une demi-douzaine de langues mortes pour lire le texte en version originale. Leçon n° 11 : travaillez le jour, écrivez la nuit. C’est dur je sais, surtout si vous devez vous lever à 4h du matin (cf. leçon n° 2). Conseil : pour le travail rémunéré, faites comme Dan, enseignez la littérature. Le jour, vous parlez de livres ennuyeux à vos étudiants, la nuit, vous en écrivez. Leçon n° 12 : ne tenez pas compte de la leçon précédente. Pour le Da Vinci, Dan a démissionné de son poste de professeur pour se consacrer à plein temps à l’écriture. Leçon n° 13 : faites simple. Si le lecteur vous comprend, il clamera partout que c’est nul, mais continuera d’acheter vos livres. Que l’on se comprenne bien : l’intrigue peut être complexe pourvu que vous en parliez simplement. Le lecteur sait bien que le cryptogramme hyper compliqué qu’il découvre page 26 sera brillamment résolu par le héros page 58. Leçon n° 14 : pas d’adjectifs. Ou très peu. Tout est dans le verbe. Ne dites pas : « il dormait bruyamment », mais : « il ronflait ». Dans les 90% de mots à supprimer, 90% sont des adjectifs. Leçon n° 15 : soyez précis, on vous prendra pour un expert. Ne dites pas : « la plupart sont des adjectifs », mais : « 90% sont des adjectifs ». Qui peut vous contredire ? Leçon n° 16 : soyez lucide. Si vous aviez envie d’écrire « la plupart est des adjectifs », retour à la leçon n° 3 : créez une maison de disque et restez-y. Leçon n° 17 : si à ce stade vous doutez encore de vous, retournez à la leçon n° 1. Leçon n° 18 : ne vous lancez pas dans l’écriture d’un livre sans en avoir vendu le scénario à un éditeur. Ah, ah, ah ! Leçon n° 19 : ne vous fiez pas à votre inspiration. Un bon livre, c’est 99% de préparation (cf. leçon n° 15), 1% d’inspiration. Trame, personnages, paysages, rebondissements, tout doit être méticuleusement pensé avant d’écrire le premier mot. Leçon n° 20 : prévoyez large. Au minimum 1000 feuillets pour un roman de 300 pages. Sachant que vous aurez déjà éliminé 90% des mots pour produire un feuillet, on parle ici de 90000 pages d’écriture. Je me trompe, Dan ? Leçon n° 21 : achetez le même logiciel de reconnaissance vocale que Dan. Ça permet d’écrire tout en se promenant dans la pièce, d’où une plus grande fluidité d’écriture. Ne vous réjouissez pas trop vite : si vous ne saviez pas quoi taper au clavier, vous ne saurez pas quoi dire au micro. Leçon n° 22 : dotez vos héros de qualités exceptionnelles. Les gens ordinaires, vos lecteurs en croisent tous les jours. S’ils achètent votre livre, ce n’est pas pour les y retrouver. Leçon n° 23 : testez votre femme. Dites-lui de temps en temps que vous n’avez plus l’inspiration. Si elle vous répond comme la femme de Dan : « viens, allons nous balader, ça va te changer les idées », allez à la leçon suivante. Si elle vous dit « quand vas-tu te trouver un vrai métier ? », allez à la leçon n° 4. Leçon n° 24 : une bonne controverse fait vendre. Faites comme Edith Cresson. Dites que la moitié des anglais sont homosexuels et que l’autre moitié n’aime pas les femmes. Leçon n° 25 : apprendre en s’amusant. Couplé avec la leçon n° 13, c’est le succès garanti. Le lecteur vous saura gré de l’instruire en douceur. Leçon n° 26 : à défaut de pornographie, pensez au sexe et à la religion. Dan l’a bien compris, la sexualité est omniprésente dans la société de consommation. En faisant de Marie-Madeleine la maîtresse de Jésus, il offre au lecteur post-chrétien une justification morale pour sa débauche sexuelle. Leçon n° 27 : traînez vos parents en justice. A Noël, les parents de Dan cachaient les cadeaux de leurs enfants qui devaient, pour les trouver, résoudre des énigmes. On connaît la suite : le Da Vinci Code, 25 millions d’exemplaires vendus … Si vos parents se contentaient de déposer vos jouets au pied de l’arbre, exigez réparation. Leçon n° 28 : ne négligez pas la presse, c’est la clé du succès. En revanche, comptez sur la presse pour vous négliger. Leçon n° 29 : pas de dispersion, une seule question dramatique par roman. Vous posez la question, vous y répondez. Leçon n° 30 : vous n’êtes pas président de la république, évitez de donner du temps au temps. Dans un roman, 24h c’est plus de temps qu’il n’en faut pour retrouver le Graal. Leçon n° 31 : distillez vos informations au compte-goutte. 24h c’est court, sauf pour l’auteur. Leçon n° 32 : si vous manquez de talent ou d’énergie, surfez sur la vague du succès d’un auteur en écrivant un livre sur le sien. Vous en vendrez certainement plus qu’en restant seul dans votre coin.
